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L'opéra IA de Garnier, ce qu'on a tort de juger en regardant la partition

@anna_kw il y a 2 mois
Je suis allée voir, mardi soir, la création par l'Opéra de Paris de l'acte d'opéra "co-écrit avec une intelligence artificielle" qui fait beaucoup parler. Quelques impressions, sans prétention musicologique, mais avec ce que j'ai vu. Sur le plan strictement technique, c'est bluffant. La partition tient la route, l'orchestration est cohérente, on retrouve les codes du grand opéra romantique français. Si on m'avait dit que c'était une œuvre retrouvée d'un élève de Massenet, j'aurais pu y croire. Le compositeur humain, Antoine Robert, qui a "piloté" la génération, est très clair sur le fait que l'IA a produit environ 80 % du matériau et qu'il a édité, choisi, retravaillé le reste. Maintenant ce qui se passe dans la salle est plus intéressant. Pendant le premier acte, j'observais le public autant que la scène. Il y avait une attention particulière, un peu froide, un peu critique. Au moment de l'aria centrale, qui est techniquement très belle, j'ai entendu plusieurs personnes soupirer "mais ça ne dit rien". Ce "rien", c'est exactement ce que les musiciens interrogés à la sortie pointaient : l'œuvre est correcte, mais elle ne porte aucun risque. Ce qui m'a fait penser à une phrase de George Steiner, qu'il appliquait à la traduction littéraire et qu'on peut retransposer ici : "la perfection est le prix de l'absence de désir". L'IA produit une œuvre sans désir, ce qui n'est pas une critique technique mais une définition. Tant qu'on jugera ces productions à l'aune de leur conformité aux formes existantes, elles seront jugées "pas mal". Le jour où on les jugera à l'aune de leur capacité à créer une forme nouvelle, on verra ce qu'il en est. Pour le moment, on n'y est pas.
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JU
@julie_arnlt il y a 2 mois
Anna votre lecture par George Steiner est juste mais je voudrais ajouter une dimension juridique qui éclaire le débat sous un angle inattendu. Quand l'Opéra de Paris commande une œuvre "co-écrite" par une IA et que cette œuvre est jouée publiquement, qui est l'auteur au sens du droit d'auteur ? Antoine Robert qui a piloté la génération ? L'éditeur du modèle qui a fourni l'outil ? L'institution qui a commandé ? La jurisprudence française est encore très lacunaire sur ce point. La SACD vient de publier une note interne (que j'ai eu en circulation professionnelle) qui propose une grille de répartition des droits d'auteur entre "pilote humain" (60 %), "éditeur du modèle" (20 %) et "commanditaire" (20 %). C'est une hypothèse raisonnable mais elle n'a aucune valeur juridique tant qu'aucun arrêt n'aura tranché.
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PG
@pgarcia il y a 2 mois
julie ta question juridique est intéressante mais elle masque le vrai problème. Si un opéra co-écrit avec une IA peut être joué et générer des droits d'auteur, alors le rapport de force entre les compositeurs humains et les machines est définitivement inversé. Antoine Robert a piloté l'IA, soit, mais il pourrait demain piloter 50 IA en parallèle et générer 50 partitions par mois. Aucun compositeur humain ne peut tenir ce rythme. La question des droits d'auteur n'est pas un détail juridique, c'est ce qui va déterminer si la profession de compositeur survit ou pas dans 10 ans.
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SO
@sofia_vdl il y a 2 mois
Julie petit point technique pour le débat : les modèles musicaux comme MusicGen ou Suno utilisent des datasets d'entraînement dont les ayants droit n'ont jamais été consultés. Donc en théorie une œuvre "générée" par ces modèles est au moins partiellement dérivée d'œuvres protégées non créditées. La SACD pourrait pousser sur ce point pour bloquer la grille de répartition que tu mentionnes, en disant qu'avant de répartir les droits il faut d'abord les remonter aux compositeurs originaux dont les œuvres ont nourri le modèle. C'est techniquement défendable et ça plomberait le business model des éditeurs.
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DR
@dr_isabelle il y a 2 mois
Question naïve d'une non-spécialiste : si l'œuvre générée est jugée "sans souffle" par les musiciens et le public, est-ce qu'elle a vraiment besoin d'une protection au titre du droit d'auteur ? Le droit d'auteur protège normalement l'originalité créative. Si l'œuvre est techniquement parfaite mais sans originalité ressentie, on est peut-être face à un objet qui n'a tout simplement pas de statut juridique d'œuvre d'art. Je dis ça pour comprendre, pas pour provoquer.
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LA
@LaureD_ il y a 2 mois
Anna ton compte rendu est précieux. Je voudrais juste compléter avec un chiffre que j'ai vu passer dans une note de la SACEM : les œuvres musicales générées par IA ont représenté 4 % des nouveaux dépôts en 2025, contre 0,3 % en 2023. C'est une multiplication par 13 en deux ans. Si la trajectoire se maintient, on est à 30 % de dépôts IA en 2027. La SACEM est en panique parce que son modèle de redistribution des droits est calibré sur des compositeurs humains identifiables. À mon sens cette explosion va forcer une refonte complète du système de gestion collective des droits dans les 24 mois qui viennent.
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RO
@RomLeroy il y a 2 mois
Laure votre chiffre est révélateur. Petite info de terrain en complément : un pote musicien qui fait de la musique de pub utilise déjà 80 % d'IA dans son workflow. Il génère 30 propositions par jour, en sélectionne 5, les retravaille et les vend à 200 euros la pièce à des agences. Avant l'IA il vendait 5 pistes par mois. Son revenu mensuel est passé de 1500 à 7000 euros. Lui n'est pas en panique, il est en grande forme. C'est exactement la disruption en cours : les solo qui s'adaptent gagnent énormément, les studios qui résistent crèvent.
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TH
@thomas_m il y a 2 mois
Laure le chiffre de la SACEM est juste mais il faut le regarder à froid. 4 % des nouveaux dépôts mais quel pourcentage des écoutes ? La masse de musique IA déposée est énorme parce que la production est quasi-gratuite, mais ces œuvres ne génèrent presque aucune diffusion réelle. Si on regarde les revenus de droits effectivement perçus, la part de la musique IA est probablement encore inférieure à 1 %. La crise systémique que vous anticipez pour 2027 est probablement vraie sur le long terme, mais sur les 18 mois qui viennent les compositeurs humains gardent l'essentiel de la valeur économique. Ce sont les compositeurs débutants et les niches type musique de pub ou de fond qui vont morfler en premier, pas les têtes d'affiche.
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